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Le Club des Epargnants

La Bourse et le cireur de chaussures

9 Mai 2015 , Rédigé par Eric Wallez Publié dans #Finance

Madame Michu qui achète des actions, ce serait l’indicateur contrariant du cireur de chaussures qui tourne au rouge, signe que les marchés financiers, phagocytés par un « tsunami » de liquidités, seraient surachetés et que la correction, voire le krach, serait proche. Si Mme Michu se remet doucement en appétit après deux krachs en dix ans, son homologue chinois est, lui, pris de frénésie.

C’est l’histoire du cireur de chaussures qui pourrait bien se répéter. Celui qui, selon la légende, donnait des conseils boursiers à Joe Kennedy à la veille du cataclysme financier de 1929, signe pour le politicien que la Bourse marchait de guingois, qu’elle était survalorisée et complètement décorrélée des performances réelles des entreprises sur lesquelles les chauffeurs de taxi, les cuisiniers et les pauvres mendigots, baignant par ailleurs dans un excès d’optimisme après cinq années de hausse de plus de 10% des profits, avaient misé avec plusieurs trains de retard quand les professionnels avaient fait des paris à deux ou trois ans, sans être toutefois être immunisés contre la cupidité. La « Babsonitude », du nom du statisticien Roger Babson, « le prophète de la baisse », était alors tournée en dérision.

« Les chauffeurs de taxis vous disaient quoi acheter, se souvient l’homme d’affaires Bernard Baruch. Le cireur de chaussures pouvait vous faire un résumé des nouvelles financières du jour […]. Un vieux mendiant qui arpentait régulièrement la rue en face de mon bureau me donnait des conseils et, je suppose, dépensait l’argent que les autres et moi lui donnions sur le marché. Mon cuisinier avait un compte titres et suivait de près les cotations. » Tous ces gribouilles plumés évidemment avec le krach, après que leurs économies engrangées lors du formidable boom économique des années 20 sont venus gonfler les flux frénétiques d’achats, décuplés par les call loans, achats à crédit d’actions, jusqu’à ce que, à la manière d’une pyramide de Ponzi, les gogos se mirent à manquer en même temps que les taux d’intérêt furent encore relevés, dans un coup de grâce, durant l’été 1929. C’est ainsi qu’après des années de laxisme, la Réserve fédérale de New York provoqua le choc à l’origine de ce que Liaqat Ahamed, prix Pulitzer pour son livre Les seigneurs de la finance, les banquiers qui ont ruiné le monde, appelle le basculement de l’ « avidité » à la « peur ». Dans les années 20, comme aujourd’hui, « les banquiers centraux étaient investis d’un pouvoir inhabituel et d’un prestige extraordinaire », écrit l’auteur.

« On trouve de l’argent aux pieds des arcs-en-ciel »

« L’argent semble toujours gratuit » lors des épisodes maniaques, a constaté Charles Kindleberger, l’historien économique de référence sur le sujet, auteur de l’ouvrage Histoire mondiale de la spéculation financière, qui relie également les krachs à l’innovation financière. Après les call loans des années 20, les titres adossés à des actifs (ABS) des années 2000, voilà maintenant que l’on pourrait bientôt faire le récit des effets de bord des politiques monétaires, devenues non conventionnelles dans le sillage de la faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers. Si le premier QE a été lancé par le Japon au début des années 2000, les achats d’actifs à grande échelle ont débuté à la fin 2008 avec le QE1 de la Réserve fédérale américaine (Fed), vite suivie par la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon et plus récemment par la Banque centrale européenne. Des « faux-monnayeurs », pour l’économiste Maurice Allais, parce qu’elles créent de la monnaie à partir de rien. « Rarement dans l’histoire, l’argent avait à ce point coulé à flot, écrit Eric Bourguignon, directeur de la gestion taux et crédit chez Swiss Life Asset Management, dans son livre Alerte au tsunami monétaire. […] Aucun continent n’est épargné, aucun pays n’échappe au phénomène. En dix ans, la quantité de monnaie a en effet été multipliée par quatre dans le monde. Il faut peut-être remonter au 16e siècle, à une période où l’or espagnol importé du nouveau monde se déversait en Europe pour observer un tel déluge. »

L’argent n’a jamais semblé aussi gratuit. Les taux auxquels les banques empruntent au jour le jour aux banques centrales sont proches de zéro. Une dizaine de pays dans le monde empruntent sur les marchés à des taux négatifs ! L’ampleur des distorsions est telle qu’elle est moquée par à un opérateur de marché, acheteur des actions européennes et « neutre » sur les Etats-Unis en attendant des éclaircissements sur la politique de la Fed : « Aujourd’hui, je crois aux farfadets. Oui, on trouve de l’argent aux pieds des arcs-en-ciel. » Tandis que la liquidité mondiale affiche une croissance à deux chiffres, le PIB, lui, ne devrait croître que de 3,5% cette année, selon les estimations du Fonds monétaire international. « On n’a jamais poussé à ce degré l’usage de la politique monétaire et la manipulation du marché des taux d’intérêt. La période actuelle, c’est tout puissance dix, c’est pour cela que c’est très très dur de savoir comment vont évoluer les choses », nous explique Eric Bourguignon, qui juge qu’aujourd’hui encore « le baromètre du risque est cassé, [que] l’histoire se répète sans arrêt, [que] le temps d’oublier la crise précédente, une nouvelle surgit. »

« Un nombre significatif de clients inactifs ont recommencé à trader »

La pire crise de « tous les temps » est devant nous, a prévenu début avril Jamie Dimon, le PDG de la banque d’affaires américaine JPMorgan, dans sa lettre aux actionnaires. Au jeu des augures, si le Crash Confidence Index de l’université de Yale rend compte d’un optimisme grandissant chez les investisseurs particuliers américains, un autre indicateur contrariant, celui du cireur de chaussures, se veut, lui, plutôt rassurant en cela que la proportion d’Américains investis en Bourse est en recul constant depuis une quinzaine d’année. De 64% en 2001, en passant par 57% en 2009, selon un sondage Gallup, elle serait tombée à 48% en 2014 selon le site Bankrate, spécialisé dans la finance personnelle, d’après une enquête menée par Princeton Survey Research Associates International. « On connaît tous le proverbe qui dit que ‘chat échaudé craint l’eau froide’, commente un trader. Deux crises en moins de dix ans, ça les a refroidis. » C’est également le cas en France où le nombre d’actionnaires individuels, hors actionnariat salarié, a chuté de quasiment 50% depuis la fin 2008 où il culminait à presque 7 millions, selon TNS Sofres, pour s’élever, fin 2014, à 3,6 millions, soit 7,2 % des Français de plus de 15 ans. Mais voici que le point bas aurait été touché, que les petits porteurs reviendraient doucement sur le marché, emportés par les élans du Cac 40, au plus haut depuis plus de sept ans.

Leurs ordres compteraient aujourd’hui pour 8% contre 5 à 6% il y a quelques années, indiquait fin janvier au quotidien Les Echos Marc Lefèvre, directeur du développement commercial de l’opérateur boursier Euronext, dans un volume d’affaires en forte hausse (4,2 milliards d’euros échangés en moyenne sur le Cac 40 cette année, contre 3,3 en 2014 et 2,7 en 2013). Un vendeur actions a constaté que la collecte chez ses clients institutionnels a été « très forte » ces derniers mois, alimentée notamment par des ouvertures de PEA. Les ouvertures de comptes titres sont en hausse chez les courtiers. Bourse Direct a ainsi connu, au cours du premier trimestre, une croissance de 10% du recrutement clients, avec un peu plus de 4.000 nouveaux comptes ouverts. Chez Binck, on note que « l’envolée des marchés a réveillé certains de [leurs]clients qui n’investissaient plus. Sur les quatre derniers mois, un nombre significatif de clients inactifs ont recommencé à trader. » Sur le premier trimestre, le courtier néerlandais comptabilise en France 50.829 comptes (comptes titres et PEA), en hausse de 4% sur un an et de 2% par rapport au quatrième trimestre 2014, et 365.416 transactions (-11% en glissement annuel mais +19% en données séquentielles). Et parmi leurs nouveaux clients, il observe « une légère surreprésentation des investisseurs en région : +10% depuis le début de l’année. » Les investisseurs français sont les plus optimistes en Europe, selon son dernier baromètre de confiance. Pour l’un des clients interrogés, qui évalue son niveau de confiance à 7 sur une échelle de 10 : « Ca ne peut qu’aller mieux. » Un autre estime que « la période actuelle semble plus porteuse. L'économie française semble entrer dans un cycle d'amélioration. » Les voici donc remis en appétit au moment où les investisseurs les plus aguerris commencent à lever le pied. Pour la troisième semaine d’affilée, les entrées nettes sur les fonds d’actions européennes ont reculé, selon une étude de Bank of America Merrill Lynch Global Research qui cite les données d’EPFR Global. Elles s’élèvent à seulement 400 millions de dollars pour la semaine achevée le 29 avril, au plus bas depuis 15 semaines.

Pour l’économiste Marc Touati, président du cabinet ACDEFI, « nous assistons à une sorte d’alignement des planètes qui permettrait à l’économie mondiale de surfer durablement sur la vague de la croissance forte et aux marchés financiers de connaître une hausse sans fin. » Et lui d’énumérer les dopants à la croissance : baisse des cours du pétrole et de la grande majorité des matières premières, politiques monétaires ultra-accommodantes, faiblesse exceptionnelle et durable des taux d’intérêt obligataires, indicateurs avancés de la conjoncture en nette hausse, notamment en zone euro. « Seulement, prévient-il, c’est souvent lorsque le consensus se généralise et que tout le monde (des investisseurs chevronnés à Madame Michu, en passant par les économistes et les journalistes) pense la même chose qu’il faut commencer à se méfier. »

« Le placement chaud du moment en Chine ce n’est plus l’immobilier mais les actions »

L’instinct grégaire, le comportement moutonnier, « qui consiste à penser que les autres ont raison et qui est très marqué dans un contexte incertain », explique Michaël Mangot, consultant en finance comportementale et enseignant à l’Essec, vire à la frénésie boursière en Chine, placée ironiquement cette année sous le signe zodiacal du mouton. A la différence des Occidentaux, « les Chinois ne sont pas vaccinés » contre la Bourse, souligne le spécialiste qui ajoute que « le placement chaud du moment ce n’est plus l’immobilier mais les actions. »

Cette passion soudaine des Chinois pour la Bourse, qui se déchaîne depuis que la Banque populaire de Chine a abaissé ses taux d’intérêt en novembre, une première depuis juin 2012, est telle que les marchés actions de Shanghai et de Shenzhen surpassent désormais le New York Stock Exchange au premier rang mondial des places financières en terme d'activité. L’indice SSE de Shanghai a plus que doublé en un an, il gagne 70% en six mois, dans un volume d’affaires supérieur de 150% à sa moyenne, gonflé un peu plus chaque jour par une armée de petits porteurs. Certaines valeurs, notamment dans les secteurs de la pharmacie et de la technologie, se payent plus de 100 fois les bénéfices !

En mars, ce sont environ 4 millions de comptes titres qui ont été ouverts, dont 1,67 million au cours de la semaine achevée le 27, selon la Chambre de dépôt et de compensation du pays. Un record, battu aussi sec… avec 1 million de comptes ouverts sur les deux premiers jours d’avril ! « Si on juxtapose l'évolution de l'indice composite de la Bourse de Shanghai avec l'évolution de l'ouverture des nouveaux comptes de courtage pour acheter des A-Shares, c’est-à-dire des actions cotées en Chine continentale, on réalise rapidement que la hausse des actions des dernières semaines est surtout le résultat de l'entrée sur le marché des particuliers », note Christopher Dembik, économiste chez Saxo Bank. « Ce n'est pas sans rappeler les phénomènes de bulle spéculative, poursuit-il. Les particuliers entrent sur le marché lorsqu'il est déjà à de très hauts niveaux, au moment où les institutionnels et les fonds commencent à se désengager.» De son point de vue, « le marché chinois est indéniablement survalorisé. La politique monétaire accommodante chinoise biaise les prix et permet à des entreprises zombies de survivre alors qu'elles auraient déjà fait faillite dans des conditions de marché et de crédit normales. »

6% d’analphabètes parmi les nouveaux investisseurs

Les deux tiers des nouveaux investisseurs chinois ont quitté l’école, au plus tard, à 15 ans, selon une enquête menée auprès de 4.000 ménages fin 2014 par l’équipe du professeur Li Gan de l’université d’économie et de finance du Sud-Ouest. Un sur trois a quitté l’école à 12 ans au plus et près de 6% sont analphabètes ! Après tout, à quoi sert de savoir lire ici un bilan ou une cote quand on est convaincu de gagner à tous les coups. « Dans cette dernière donnée extrême se concentrent toutes mes inquiétudes, admet un gérant, à contre-courant des opinions de son employeur. Pékin, en volant quasi systématiquement à la rescousse des entreprises en difficultés, a laissé croire à la population chinoise que, en gros, la Bourse était une grosse martingale où il n’y avait pas de perdants. Leur observation des derniers mois a fait le reste, leur disant que le paroli était à la portée de n’importe qui resté investi six mois sur n’importe quoi. » L’inexpérience des nouveaux entrants s’observe plus globalement à travers leur ruée sur les « penny stocks », ces actions de sociétés en délicatesse très nerveuses mais qui s’achètent seulement quelques sous (1 dollar maximum à l’origine), avec l’idée typique d’un novice que moins les actions sont chères, plus les pertes potentielles sont minimes.

Le régulateur est inquiet. La China Securities Regulatory Commission (CSRC), en plus d’exhorter les investisseurs et en particulier les débutants à rester « calmes » et « rationnels », a décidé de leur tenir la bride haute en assouplissant les règles des ventes à découvert et en durcissant celles qui permettent l’achat d’actions à crédit, le margin trading ayant atteint des niveaux très dangereux. Selon l’analyste Matthew Smith de chez Macquarie à Shanghai, dans une étude publiée ce mois-ci, les achats à crédit ont augmenté de 175% depuis septembre 2014 pour atteindre 8,2% du flottant des Bourses de Shanghai et Shenzhen réunies (la comparaison à la capitalisation n’est pas significative étant donné le poids des participations des entreprises publiques), laminant ainsi le précédent record de 6% observé à Taiwan lors de la bulle asiatique de la fin des années 90.

Et pourtant, en même temps que l’endettement du pays croît plus vite que l’économie, que la taille systémique de la finance de l’ombre inquiète, que la proportion des prêts irrécouvrables grossit -elle est notamment en hausse de 16 points de base à 1,29% au premier trimestre par rapport au quatrième trimestre 2014 pour ICBC, le plus gros prêteur au monde-, les indices phares des Bourses de Shanghai et de Shenzhen visitent encore de nouveaux plus hauts (de plus de sept ans pour le premier, historiques pour le second), dynamisés notamment par la décision récente de Pékin d’abaisser à nouveau le taux des réserves obligatoires imposé au secteur bancaire, en réaction à de nouveaux signes du ralentissement de la croissance.

Les investisseurs internationaux se désengagent. Il leur apparaît désormais, en pleine publication des résultats trimestriels d’entreprises, que les valorisations des actions sont d’autant plus exagérées que la croissance des bénéfices cale, signe que la politique monétaire toujours plus accommodante peine à soutenir l’économie. Ce qui explique que les anticipations du lancement prochain d’un QE ne cessent de grandir en dépit des dénégations de la Banque populaire de Chine qui devrait néanmoins poursuivre ses opérations ciblées de soutien. Les espoirs, puisque que c’est surtout de cela qu’il s’agit, portent également sur une nouvelle baisse des taux. « Quoi que la PBOC décide, parce que c’est sûr qu’elle injectera encore plus de liquidités, cela provoquera un nouveau shoot d’adrénaline sur les marchés », selon l’opinion d’un trader londonien pour qui, cette fois-ci, ce nouvel embrasement pourrait n’être qu’épidermique. Un nouveau coup de pouce la part de la banque centrale chinoise ne ferait qu’engraisser le ver qui est déjà dans le fruit. Le trader poursuit : « Nous, nous avons appris à nos dépens qu’une autorité monétaire pouvait se planter. Les Chinois, eux, ne le savent pas encore et pensent que les marchés ne peuvent aller que dans une seule direction. » 1,5 milliard de Chinois, une épargne très abondante, la hausse des cours des actions chinoises pourrait se poursuivre. Un temps. Jusqu’à la prochaine crise, qui pourrait être déclenchée, comme aux Etats-Unis, par l’effondrement du marché immobilier, estime le vétéran des paniques financières Henry Paulson, l’ancien secrétaire au Trésor américain, dans son dernier livre, Dealing with China. Si Pékin s’entête dans une politique trop conciliante, « il n’est pas question de si mais de quand la Chine devra composer avec une vague de pertes sur créances. » Cet air-là des lendemains qui déchantent est déjà très connu.

Les Echos bourse 05 05 2015

Eric Wallez

Président Club des Epargnants

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